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Facteurs associés aux complications de l’hypertension artérielle chez les patients suivis en consultation externe : étude transversale à l’Institut de Cardiologie d’Abidjan, 2024.

Factors associated with complications of arterial hypertension among outpatients: a cross-sectional study at the Abidjan Heart Institute, 2024.

S KOUAME KOFFI 2,4, LG KONAN 1,2 , V ILUPEJU 1,2, A ABINA 2,3, J-J KUMASSI 3, CK KOUAKOU 1, JF BOMOUA 1.

 

RESUME

 

Introduction : Qualifiée de « tueur silencieux », l'hypertension artérielle (HTA) constitue l'un des plus grands défis de santé publique à l'échelle mondiale. Sa gravité repose sur la survenue de complications. La présente étude visait à déterminer les facteurs indépendamment associés aux complications de l'HTA chez les patients suivis en consultation externe à l'Institut de Cardiologie d'Abidjan (ICA).

 

Patients et méthodes : Il s'agissait d'une étude transversale à visée analytique qui s'est déroulée du 01 février au 31 juillet 2024 à l'ICA. La population cible était constituée de patients hypertendus suivis en consultation externe. L'échantillonnage était non probabiliste de convenance. Les données ont été analysées à l'aide du logiciel SPSS 20. Le test de Chi² et le test exact de Fisher ont été utilisés pour la comparaison des variables qualitatives au seuil de 5%. Une régression logistique binaire a été réalisée pour identifier les facteurs indépendamment associés aux complications. Les résultats sont exprimés en Odds Ratio (OR) ajustés avec leurs intervalles de confiance à 95% (IC 95%).

 

Résultats : Au total, 865 patients ont été inclus avec un âge moyen de 62,69 ± 10,2 ans. Les principaux facteurs de risque cardiovasculaire retrouvés étaient le diabète (29,7%), la dyslipidémie (25,8%) et le tabagisme (4,9%). La prévalence des complications était de 11,2%, dominées par les accidents vasculaires cérébraux (53,6%) et les insuffisances cardiaques (28,9%). En analyse multivariée, les facteurs indépendamment associés aux complications étaient : l'âge ≥ 61 ans (OR = 4,60 ; IC 95% [1,32–16,02]), le sexe masculin (OR = 1,91 ; IC 95% [1,02–3,59]), le diabète (OR = 1,97 ; IC 95% [1,12–3,46]), le tabagisme (OR = 3,00 ; IC 95% [1,15–7,85]), la dyslipidémie (OR = 1,83 ; IC 95% [1,05–3,19]), le grade 3 de l'HTA (OR = 2,97 ; IC 95% [1,27–6,93]), le changement de traitement (OR = 2,11 ; IC 95% [1,26–3,53]), la couverture par une assurance maladie (OR = 2,42 ; IC 95% [1,26–4,64]) et une évolution défavorable (OR = 1,98 ; IC 95% [1,09–3,57]). La principale limite de cette étude est son caractère transversal qui ne permet pas d'établir de relation de causalité, ainsi que le recueil déclaratif des complications.

Conclusion : La prévention ciblée des facteurs identifiés, notamment le contrôle du diabète, du tabagisme, de la dyslipidémie et de la sévérité de l'HTA, apparaît essentielle pour réduire la charge des complications et améliorer la qualité de vie des patients hypertendus en Côte d'Ivoire. 

 

MOTS CLES 

Hypertension artérielle, Maladies cardiovasculaires, Facteurs de risque, Complications, Côte d'Ivoire 

 

 

SUMMARY

 

  

Introduction: Often called the "silent killer," hypertension is one of the greatest public health challenges worldwide. Its severity lies in the occurrence of complications. This study aimed to determine the factors independently associated with hypertension complications in outpatients at the Abidjan Heart Institute (ICA).

Patients and methods: This was a cross-sectional analytical study conducted from February 1 to July 31, 2024, at the ICA. The target population consisted of hypertensive patients followed in the outpatient department. Sampling was non-probability convenience sampling. Data were analyzed using SPSS 20 software. Chi-square and Fisher's exact tests were used to compare categorical variables at the 5% significance level. Binary logistic regression was performed to identify factors independently associated with complications. Results are expressed as adjusted Odds Ratios (OR) with 95% confidence intervals (95% CI).

Results: A total of 865 patients were included, with a mean age of 62.69 ± 10.2 years. The main cardiovascular risk factors identified were diabetes (29.7%), dyslipidemia (25.8%), and smoking (4.9%). The prevalence of complications was 11.2%, dominated by stroke (53.6%) and heart failure (28.9%). On multivariate analysis, factors independently associated with complications were: age ≥ 61 years (OR = 4.60; 95% CI [1.32–16.02]), male sex (OR = 1.91; 95% CI [1.02–3.59]), diabetes (OR = 1.97; 95% CI [1.12–3.46]), smoking (OR = 3.00; 95% CI [1.15–7.85]), dyslipidemia (OR = 1.83; 95% CI [1.05–3.19]), grade 3 hypertension (OR = 2.97; 95% CI [1.27–6.93]), treatment change (OR = 2.11; 95% CI [1.26–3.53]), health insurance coverage (OR = 2.42; 95% CI [1.26–4.64]), and unfavorable disease progression (OR = 1.98; 95% CI [1.09–3.57]). The main limitation of this study is its cross-sectional design, which does not allow causal relationships to be established, as well as the self-reported nature of the complication data.

Conclusion: Targeted prevention of identified factors, particularly control of diabetes, smoking, dyslipidemia, and hypertension severity, appears essential to reduce the burden of complications and improve the quality of life of hypertensive patients in Côte d'Ivoire.

 

KEY WORDS 

Hypertension; Cardiovascular Diseases; Risk Factors; Complications; Ivory Coast

 

1. Institut National de Santé Publique

2. Université Félix Houphouët Boigny, UFR Sciences Médicales

3. Institut National d’Hygiène Publique

4. Institut de Cardiologie d’Abidjan

 

 

Adresse pour correspondance 

KOUAME Koffi Stéphane,

Abidjan -Côte d’Ivoire

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INTRODUCTION

 

 

Souvent qualifiée de « tueur silencieux », l’hypertension artérielle (HTA) constitue aujourd’hui l’un des plus grands défis de santé publique à l’échelle mondiale [1]. Selon les estimations de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), le nombre d’adultes hypertendus âgés de 30 à 79 ans est passé de 650 millions à 1,28 milliard au cours des trois dernières décennies [2]. La répartition de cette charge varie selon le niveau de revenu des pays : près de 78 % des adultes hypertendus vivent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire, contre 32 % dans les pays à revenu élevé. En Afrique, la prévalence de l’HTA est estimée à 38,3 %, et en Côte d’Ivoire, elle atteint environ 37 % [2]. La gravité de cette maladie découle principalement de ses complications, qui surviennent lorsqu’elle est mal traitée ou non traitée. Ces complications sont multiples et sévères : accidents vasculaires cérébraux, infarctus du myocarde, insuffisance cardiaque, atteintes rénales chroniques, entre autres [3-5]. Pour l’OMS, l’HTA accroît considérablement le risque de maladies cardiovasculaires, cérébro-vasculaires et rénales, faisant d’elle l’un des principaux facteurs de décès et d’invalidité dans le monde [2]. La survenue de ces complications est influencée par plusieurs facteurs, parmi lesquels l’ancienneté de la maladie, la mauvaise observance thérapeutique et le retard de recours aux soins [5-9]. En effet, en Afrique subsaharienne, l’HTA reste souvent longtemps méconnue et le diagnostic est fortuit ou posé à l’occasion de complications évolutives cardiovasculaires, rénales, oculaires et cérébrales [10,11]. Face à cette situation préoccupante, la communauté internationale s’est engagée, à travers les Objectifs de Développement Durable (ODD), notamment la cible 3.4, à réduire d’un tiers la mortalité prématurée due aux maladies non transmissibles d’ici 2030, grâce à la prévention et au traitement [2]. Atteindre cet objectif nécessite une meilleure compréhension des facteurs associés à la survenue des complications de l’HTA. Pourtant, à notre connaissance, peu d’études ont exploré ces facteurs dans le contexte ivoirien, particulièrement au sein de l’Institut de Cardiologie d’Abidjan (ICA) qui reste le principal service de prise en charge des maladies cardiovasculaires. C’est dans cette perspective que s’inscrit la présente étude, visant à analyser les facteurs associés aux complications de l’hypertension artérielle chez les patients suivis en consultation externe à l’ICA. De manière spécifique, il s'agissait de : (1) décrire les caractéristiques sociodémographiques, cliniques et thérapeutiques des patients hypertendus suivis en consultation externe à l'ICA ; (2) identifier les facteurs indépendamment associés à la survenue de complications de l'HTA. Une meilleure connaissance de ces facteurs pourrait contribuer à améliorer les stratégies de prise en charge et à orienter les politiques de santé pour une réduction effective du poids des complications de l’HTA en Côte d’Ivoire.

 

 

 MÉTHODE

 

Cadre d’étude

 

Notre étude a eu pour cadre le service de consultation de l’Institut de Cardiologie d'Abidjan (ICA) en Côte d’Ivoire. Situé dans l’enceinte du Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Treichville, l’ICA assure des soins d'urgence, des examens de diagnostic, des consultations et traitements, ainsi que l'hospitalisation des malades cardio-vasculaires.

 

Type et période d’étude

 

Il s'agissait d'une étude transversale à visée analytique qui s’est déroulée du 01 février au 31 juillet 2024, soit 6 mois.

 

Population d’étude

 

La population cible était constituée d'individus hypertendus suivis au service de consultation de l’ICA chez qui une prise en charge médicamenteuse a été instaurée. Ont été inclus dans cette étude tous les patients hypertendus âgés de plus de 18 ans et suivis depuis plus de 6 mois. N’ont pas été inclus les patients qui étaient absents lors de la collecte des données et ceux n’ayant pas donné leur consentement éclairé pour participer à l’étude.

 

Échantillonnage

 

Nous avons opté pour un échantillonnage non probabiliste de convenance, ce qui signifie que tous les patients hypertendus qui ont consulté pendant la période considérée et qui répondaient aux critères d'inclusion ont été pris en compte dans notre étude. La taille de l'échantillon n'a donc pas fait l'objet d'un calcul a priori en raison du caractère non probabiliste de l'échantillonnage. L'ensemble des patients répondant aux critères d'inclusion sur la période d'étude a été retenu, aboutissant à un effectif de 865 patients.

 

Recueil des données

 

La collecte des données a été réalisée au moyen d’entretiens individuels structurés à l’aide d’un questionnaire standardisé, administré dans les salles de prise de constantes. Un enquêteur, étudiant en thèse de médecine, avait été préalablement formé à l’utilisation de l’outil afin d’assurer l’homogénéité et la qualité des données recueillies. Tous les patients se présentant à leur rendez-vous au cours de la période d’étude ont été systématiquement sollicités. Après une présentation claire des objectifs de la recherche, leur participation était volontaire et conditionnée à l’obtention d’un consentement éclairé verbal avant l’administration du questionnaire. Les patients sollicités ont tous accepté de participer à l’étude, ce qui correspond à un taux de réponse de 100 %. Les informations recueillies concernaient : les données sociodémographiques (âge, sexe, niveau d’étude, statut matrimonial et professionnel et groupe ethnique), les modalités thérapeutiques (monothérapie, bithérapie, trithérapie, quadrithérapie) et leur évolution, la survenue de complications (déclaratif des patients) ainsi que l’observance thérapeutique. Le diabète, le tabagisme et l’alcoolisme étaient définis sur une base auto-déclarative à partir des informations rapportées par les patients au cours de l’interrogatoire. La surcharge pondérale était définie par un indice de masse corporelle (IMC) ≥ 25 kg/m², calculé à partir du poids et de la taille mesurés lors de la consultation. La sévérité de l'hypertension artérielle a été classée selon les recommandations ESC/ESH 2018 en trois grades : grade 1 (PAS 140–159 mmHg et/ou PAD 90–99 mmHg), grade 2 (PAS 160–179 mmHg et/ou PAD 100–109 mmHg) et grade 3 (PAS ≥ 180 mmHg et/ou PAD ≥ 110 mmHg) [12]. Pour ce faire, la pression artérielle a été mesurée au brassard en position assise, après cinq minutes de repos, à l'aide d'un tensiomètre électronique validé, et la moyenne de deux mesures successives au bras dominant a été retenue. L'observance thérapeutique a été évaluée en utilisant le test d'évaluation de l'observance thérapeutique de Girerd. Ce test comprend six questions auxquelles les patients répondaient par "oui" (coté 1 point) ou "non" (coté 0 point). Ainsi l'interprétation du score était la suivante : score de 0 à 1 = bonne observance ; score de 2 à 3 = problèmes légers d'observance ; score de 4 à 6 = mauvaise observance [13].

 

Analyse des données

 

Les données recueillies ont été saisies dans le logiciel EpiData 3.1, puis soumises à une analyse à l'aide du logiciel SPSS 20. Pour l’analyse descriptive, les variables qualitatives ont été exprimées sous forme de proportions et les variables quantitatives sous forme de moyennes et écarts-types. Pour les tests statistiques, la variable dépendante de notre étude était la complication (oui/non). La survenue de complications était définie sur la base des déclarations des patients, sans confirmation systématique par des examens paracliniques (imagerie ou biologie). Les variables indépendantes étaient relatives aux caractéristiques sociodémographiques, caractéristiques de l’HTA et les facteurs de risque cardiovasculaires. Pour l'analyse bivariée et multivariée, la variable observance a été recodée en deux modalités : « Bonne observance » (regroupement des catégories Bonne observance (score 0–1) et Problème d'observance (score 2–3)) et « Mauvaise observance » (score 4–6), afin d'assurer la robustesse de l'analyse statistique. Le test de Chi 2 ou de Fisher a été utilisé pour la comparaison des variables qualitatives en fonction de leur applicabilité. Puis une analyse multivariée par régression logistique binaire a été réalisée afin d'identifier les facteurs indépendamment associés à la survenue de complications. Afin d'assurer la robustesse de l'analyse statistique les tranches d’âge ont été regroupées en 3 catégories (< 50 ans, 50-60 ans et ≥ 61 ans). Toutes les variables ayant un seuil de signification inférieur à 0,20 en analyse bivariée ont été introduites dans le modèle. Les résultats sont exprimés en Odds Ratio (OR) ajustés avec leurs intervalles de confiance à 95% (IC 95%). La qualité d'ajustement du modèle a été évaluée par le pseudo R² de McFadden et le test du rapport de vraisemblance (LRT).

 

Considération éthique

 

L'étude a été conduite conformément aux normes éthiques en vigueur bien que le comité d’éthique n’ait pas été saisi. Les autorisations institutionnelles ont été obtenues auprès des autorités de l'Institut de Cardiologie d'Abidjan. Compte tenu du caractère observationnel et non interventionnel de l'étude, un consentement éclairé verbal a été recueilli auprès de chaque participant avant son inclusion selon les recommandations de l’institut. Le traitement des données a été réalisé de manière confidentielle et anonyme.

 

 

  

RESULTATS

 

 

Caractéristiques sociodémographiques

 

Au total, ce sont 865 patients qui ont répondu au questionnaire. L’âge moyen des patients interrogés était de 62,69 ± 10,21 ans avec des extrêmes de 21 et 94 ans et la tranche d’âge prédominante était celle de 61 à 70 ans (37,8%). Les patients non scolarisés représentaient 19 % des enquêtés et la majorité des patients (31,9%) étaient des retraités. Les groupes ethniques les plus représentés étaient les Akans et les Mandés avec respectivement 37,8% et 28,3%. Près de la moitié des patients (43,9%) étaient mariés et 81,2% des patients résidaient à Abidjan. (Tableau 1)

 

Facteurs de risque cardiovasculaire

 

Les principaux facteurs de risque retrouvés étaient le diabète (29,7%), la dyslipidémie (25,8%), l’alcoolisme (14,9%), la surcharge pondérale (8,8%) et le tabagisme (4,9%). (Tableau 2)

 

Caractéristiques et évolution de l’HTA

 

La majorité des patients (57,9 %) présentait une HTA de grade 3 selon la classification ESC/ESH 2018, suivie du grade 2 (25,8 %) et du grade 1 (16,3 %). 11,2% des patients avaient déjà présenté au moins une complication dominée par les accidents vasculaires cérébraux et les insuffisances cardiaques avec respectivement 53,6% et 28,9%. Plus de la moitié des patients (54,2 %) présentait un problème d'observance, 29,4 % avaient une bonne observance et 16,4 % une mauvaise observance. Avec une durée moyenne de 10,17 ± 8,325 ans et des extrêmes de 1 et 45 ans, la majorité des patients (42,7%) avait une HTA qui évoluait depuis plus de 10 ans. (Tableau 3)

 

Analyse bivariée

 

Il existait une différence statistiquement significative entre la survenue de complication et le diabète (p = 0,001), le tabagisme (p = 0,03), le grade (p <0,001) et le changement de traitement (p < 0,001). (Tableau 4)

 

Analyse multivariée

 

Concernant les caractéristiques sociodémographiques, le sexe masculin (OR = 1,91 ; IC 95% [1,02 – 3,59] ; p = 0,044) et l'âge avancé, 50-60 ans (OR = 3,33 ; IC 95% [1,07 – 10,37] ; p = 0,038) et 60 ans et plus (OR = 4,60 ; IC 95% [1,32 – 16,02] ; p = 0,016) étaient significativement associés aux complications. Parmi les facteurs de risque cardiovasculaire, le diabète (OR = 1,97 ; IC 95% [1,12 – 3,46] ; p = 0,018), le tabagisme (OR = 3,00 ; IC 95% [1,15 – 7,85] ; p = 0,025) et la dyslipidémie (OR = 1,83 ; IC 95% [1,05 – 3,19] ; p = 0,034) étaient indépendamment associés aux complications. S'agissant des caractéristiques de l'HTA, le grade 3 (OR = 2,97 ; IC 95% [1,27 – 6,93] ; p = 0,012), le changement de traitement (OR = 2,11 ; IC 95% [1,26 – 3,53] ; p = 0,004), la couverture par une assurance maladie (OR = 2,42 ; IC 95% [1,26 – 4,64] ; p = 0,008) et une évolution défavorable (OR = 1,98 ; IC 95% [1,09 – 3,57] ; p = 0,024) étaient significativement associés à la survenue de complications. (Tableau 5)

 

 

 

 

 

DISCUSSION

 

 

Notre étude comporte certaines limites liées à sa nature transversale. Les données recueillies reposaient essentiellement sur les déclarations des patients, sans confirmation systématique par des examens paracliniques, exposant ainsi à un possible biais de classification concernant certaines variables telles que le diabète, le tabagisme et l’alcoolisme. Par ailleurs, notre étude est également exposée à un biais de survie, dans la mesure où seuls les patients encore suivis en consultation externe ont été inclus, excluant ainsi les patients décédés ou perdus de vue. Ce choix méthodologique expose à un biais de mémoire, certains participants pouvant omettre des informations ou fournir des réponses imprécises. Toutefois, ces limites n’entachent pas la pertinence des résultats obtenus ; elles ouvrent plutôt des perspectives pour renforcer la prévention et la prise en charge des patients hypertendus.

La prévalence des complications observée dans notre étude était de 11,2 %, bien inférieure à celles rapportées par Diallo (49,3 %) et Codjo et al. (70,9 %) [7,14]. Cette différence pourrait être attribuée au recours exclusif aux données déclaratives des patients, sans investigations complémentaires dans notre série contrairement aux autres auteurs précités. Par ailleurs, la qualité de la prise en charge au sein de l’ICA, reconnu comme centre de référence en Afrique de l’Ouest, contribue sans doute à ce résultat : suivi régulier, respect des rendez-vous et accompagnement thérapeutique rapproché. Les complications rencontrées étaient principalement cardiovasculaires, avec une prédominance des accidents vasculaires cérébraux et de l’insuffisance cardiaque, résultats également décrits dans les travaux de Sedo et Bealoum [5,6].

Concernant l’âge, la moyenne était de 62,69 ± 10,21 ans, avec une prédominance de la tranche 61–70 ans (37,8 %). Ce profil est proche des observations de Diallo et Soya, qui rapportaient respectivement des âges moyens de 55,98 ± 15,35 ans et 62 ± 10 ans [14,15]. Ces constats corroborent la littérature internationale, qui souligne le rôle majeur de l’âge dans la prévalence de l’hypertension artérielle : plus l’âge augmente, plus le risque de développer l’HTA s’accroît [16-18]. En analyse multivariée, l'âge avancé s'est confirmé comme facteur indépendamment associé aux complications, avec un risque multiplié par 3,33 pour les patients de 50 à 60 ans et par 4,60 pour ceux de 60 ans et plus. Ces résultats sont cohérents avec les données de la littérature africaine. En effet, Houehanou et al. ont rapporté que la prévalence de l'HTA dépasse 60% chez les personnes âgées de 65 ans et plus en Afrique subsaharienne, soulignant ainsi le rôle déterminant du vieillissement artériel dans la survenue des complications [4]. Par ailleurs, dans une étude longitudinale congolaise l'âge entre 40-59 ans et 60 ans et plus étaient des prédicteurs indépendants de l'HTA avec des odds ratios ajustés respectivement de 2,26 et 3,53 [19]. L’âge se confirme ainsi comme un facteur déterminant dans la survenue de l’HTA, justifiant une surveillance accrue de la pression artérielle après 40 ans et l’intégration de ce groupe dans les priorités des politiques de santé. En plus de l’âge, le sexe masculin est apparu comme facteur indépendamment associé aux complications. Dans une étude transversale comparative menée en France auprès de 539 hypertendus originaires d'Afrique subsaharienne, les hommes africains présentaient significativement plus d'antécédents d'accident vasculaire cérébral que leurs homologues européens (11,7% vs 6,7% ; p < 0,001) [20]. Ce qui pourrait refléter un recours plus tardif aux soins et une moindre adhésion thérapeutique chez les hommes.

Pour ce qui était du diabète, il demeure l’un des principaux facteurs de risque cardiovasculaire. En analyse multivariée, les patients diabétiques avaient 1,97 fois plus de risque de développer des complications contrairement aux non diabétiques. Ce résultat rejoint ceux d'une étude menée en République Centrafricaine où le diabète était un prédicteur indépendant d'un moindre contrôle tensionnel [21]. Lorsqu’il est associé à l’hypertension artérielle, elle-même facteur de risque majeur, le danger de survenue de complications est considérablement amplifié [21,22]. Dans notre étude, près d’un tiers des patients (29,7 %) étaient diabétiques. Ce profil est particulièrement préoccupant, car le cumul du diabète et de l’HTA place ces patients dans la catégorie des sujets à très haut risque cardiovasculaire [21,22,23]. De tels patients doivent être considérés comme équivalents à des coronariens avérés et nécessitent une prise en charge intégrée et multidisciplinaire visant à réduire l’ensemble des facteurs de risque et à prévenir la survenue de complications graves [22]. S’agissant de la dyslipidémie, sa présence multipliait 1,83 fois le risque de survenue de complication. Ce résultat est cohérent avec une méta-analyse africaine qui rapporte que les patients hypertendus sont 2,05 fois plus susceptibles de présenter une dyslipidémie que les non-hypertendus [24]. En effet, la dyslipidémie, définie par des anomalies des concentrations circulantes de cholestérol total, de cholestérol LDL, de cholestérol HDL et de triglycérides, est un facteur de risque majeur de maladies cardiovasculaires [25]. Ce profil, qui cumule des facteurs de risque cardiovasculaire notamment le diabète, la dyslipidémie et l’HTA, requiert une approche de prise en charge globale, impliquant une collaboration étroite entre cardiologues et endocrinologues afin de limiter le risque d’événements graves. Le tabagisme représentait le facteur de risque cardiovasculaire le plus fortement associé aux complications avec un OR de 3. Malgré sa faible prévalence dans notre série (4,9%), son impact délétère sur la paroi vasculaire est bien documenté : activation sympathique, rigidité artérielle, altération du baroréflexe [26]. Ces éléments soulignent l’importance de renforcer la sensibilisation des patients sur les dangers du tabagisme, en particulier dans le contexte de l’HTA, où il favorise la survenue rapide de complications sévères. S’agissant du grade de l’HTA, il est également ressorti comme déterminant. La majorité des patients présentaient une HTA de grade 3 (57,9 %) et 25,8 % une HTA de grade 2. En effet l’HTA maligne, fréquente en Afrique subsaharienne, illustre ce phénomène : elle survient volontiers chez des sujets jeunes, de sexe masculin, souvent fumeurs, et traduit une évolution prolongée d’une HTA sévère méconnue ou négligée et sont plus difficiles à contrôler et exposent directement à des complications graves [3]. Pour ce qui était de la couverture par une assurance maladie, elle était paradoxalement associée à un risque accru de complications. Cette association pourrait s'expliquer par un biais de détection : en effet, les patients assurés consultent plus régulièrement et bénéficient d'explorations complémentaires plus fréquentes, permettant un diagnostic plus exhaustif de leurs complications. Cette hypothèse est corroborée par les données de la littérature, qui montrent que les patients sans couverture maladie consultent moins fréquemment en raison des charges financières liées aux coûts des médicaments et des consultations, entraînant ainsi un sous-diagnostic des complications [27]. Enfin, pour l’observance thérapeutique, selon une étude réalisée au Bénin, le risque de développer des complications secondaires à l’HTA est multiplié par 3,1 lorsque le patient est inobservant au traitement antihypertenseur [7]. Selon une étude réalisée en Côte d’Ivoire par Koffi et al., une mauvaise observance thérapeutique a été retrouvée chez 60 % des patients hypertendus, tandis que 25 % présentaient de légers problèmes d’observance et seulement 15 % étaient de bons observants. De plus, chez ces patients non observants, on notait une persistance de chiffres tensionnels supérieurs à 140/90 mmHg [28]. Dans notre étude, plus de la moitié des patients (54,2 %) présentaient de légers problèmes d’observance et 16,4 % avaient une mauvaise observance. Cette situation met en évidence la nécessité d’une prise en charge globale qui tienne compte non seulement des aspects médicaux, mais également des spécificités individuelles et socioculturelles, telles que les tabous, représentations et croyances pouvant constituer des freins à une bonne adhésion thérapeutique. À cet égard, l’éducation thérapeutique apparaît comme un levier essentiel pour lever ces obstacles et améliorer l’adhésion des patients [28].

L'ancienneté de l'HTA n'est pas apparue comme un facteur indépendamment associé aux complications, ni en analyse bivariée ni en analyse multivariée pour une évolution supérieure à 10 ans. Ce résultat pourrait s'expliquer par la qualité du suivi assuré à l'ICA, centre de référence bénéficiant d'un accompagnement thérapeutique rapproché, atténuant ainsi l'effet délétère de la durée d'évolution. Par ailleurs, la prévalence de la surcharge pondérale observée dans notre série (8,8 %) apparaît nettement inférieure aux données habituellement rapportées dans les populations hypertendues ouest-africaines. Cette discordance pourrait s'expliquer par la différence de méthode de mesure : notre étude a utilisé l'IMC global (≥ 25 kg/m²), alors qu'une étude menée à l'ICA rapportait une obésité centrale chez 49,5 % des patients hypertendus, évaluée par le périmètre abdominal [29]. L'IMC seul sous-estime la surcharge pondérale chez le sujet africain, chez qui l'obésité est majoritairement de type central,    avec     une     adiposité    abdominale disproportionnée pour un IMC parfois normal. Cette limite mérite d'être prise en compte dans l'interprétation de nos résultats.

Nos résultats confirment la multiplicité des facteurs associés aux complications de l’HTA et rappellent l’urgence de stratégies intégrées combinant dépistage précoce, suivi rigoureux, prise en charge globale et éducation thérapeutique. Ces actions concertées constituent un levier indispensable pour réduire la charge des complications hypertensives et améliorer la qualité de vie des patients.

 

 

CONCLUSION

 

L'hypertension demeure un problème majeur de santé publique. Dans notre série de patients suivis en consultation externe à l’Institut de Cardiologie d’Abidjan, la prévalence des complications était de 11,2%. L'analyse multivariée a permis d'identifier plusieurs facteurs indépendamment associés à la survenue de ces complications notamment l'âge avancé, le sexe masculin, le diabète, le tabagisme, la dyslipidémie, le grade 3 de l'HTA, le changement de traitement, la couverture par une assurance maladie et une évolution défavorable. Ces résultats soulignent l'importance d'une prise en charge globale et intégrée des patients hypertendus, ciblant non seulement le contrôle tensionnel, mais également la correction des facteurs de risque cardiovasculaire associés, notamment le diabète, le tabagisme et la dyslipidémie. Des programmes d'éducation thérapeutique structurés et des études longitudinales multicentriques s'avèrent nécessaires pour renforcer la prévention et la compréhension des complications de l'HTA dans le contexte de l’ICA.

 

 

 

 

 

 

 

REFERENCES

1. Organisation mondiale de la Santé. Plus de 700 millions de personnes souffrent d'hypertension non traitée. OMS; 2021.Disponible sur : https://www.who.int/fr/news/item/25-08-2021-more-than-700-million-people-with-untreated-hypertension

2. World Health Organization. Global report on hypertension: the race against a silent killer. Geneva: WHO; 2023.

3. Hamadoun Y, Samaké M, Fofana AS, Simaga S, Touré A, Coulibaly N, et al. Prévalence et complications de l'hypertension artérielle maligne dans le service de néphrologie du CHU du Point G. Health Sci Dis. 2020;21(4) ;103-106.

4. Houehanou C, Amidou S, Preux PM, Houinato D, Lacroix P. Hypertension artérielle en Afrique subsaharienne. J Med Vasc. 2018;43(2):87-93.

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