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Prise en charge de la cardiothyréose dans les hôpitaux universitaires de Lomé.

Management of cardiothyrosis in university hospitals of Lomé.

  

YAYEHD K1, TCHEROU T2, ZARAMI S1, PESSINABA S1, KPELAFIA M1, TOGBOSSI EK1, PIO M2, BARAGOU S3, DAMOROU F1.

 

 

RESUME

 

Objectifs : estimer la prévalence et décrire les aspects épidémiocliniques, thérapeutiques et évolutifs de la cardiothyréose en milieu spécialisé.

Matériels et méthodes : il s’agit d’une étude transversale avec collecte rétrospective des données, menée du 1er janvier 2018 au 31 décembre 2022, dans les services de cardiologie de deux hôpitaux universitaires de Lomé. Les dossiers de patients hospitalisés pour cardiothyréose sur la base des arguments cliniques, échocardiographiques et biologiques (dosages hormonaux) ont été inclus.

Résultats: Cinquante-neuf cas ont été colligés sur un total de 4239 patients (prévalence = 1,4%). L’âge moyen était de 51,4 ± 16,2 ans avec une prédominance féminine. La cardiothyréose se révélait par un trouble du rythme supraventriculaire (80,1%) et/ou une insuffisance cardiaque (79,7%). La cardiomyopathie dilatée (35,6%) et l’hypertension artérielle pulmonaire (69,5%) étaient les anomalies cardiaques les plus retrouvées. Sur le plan étiologique, le goitre multi hétéronodulaire toxique était le plus retrouvé (46,8%) suivi de la maladie de Basedow (29,8%). Le carbimazole était l’antithyroïdien de synthèse le plus utilisé (88,1% cas), associé au traitement classique de l’insuffisance cardiaque (diurétiques, bétabloquants et IEC/ARAII) et aux anticoagulants majoritairement les antivitamines K. Le traitement chirurgical a été réalisé chez 15,3% des patients. L’évolution immédiate était marquée par une régression des symptômes avec amélioration de la fonction cardiaque dans 91,5% des cas et un taux de décès intrahospitalier de 8,5%.

Conclusion : La prévalence de la cardiothyréose était relativement faible, intéressant des patients jeunes majoritairement de sexe féminin, avec un niveau socioéconomique bas, présentant un trouble du rythme supraventriculaire et/ou une insuffisance cardiaque. L’évolution sous traitement précoce et bien conduit reste favorable d’où la nécessité d’une sensibilisation pour un dépistage précoce devant toute insuffisance cardiaque et un trouble du rythme chez le sujet jeune. 

 

MOTS CLES

Cardiothyréose, prévalence, diagnostic, traitement, évolution, Togo.

 

SUMMARY

 

Objectives: To estimate the prevalence of cardiothyrosis and describe its epidemiological, clinical, and therapeutic characteristics, and the outcome in university hospitals of Lomé.

Materials and Methods: This was a cross-sectional study with retrospective data collection, conducted from January 1, 2018 to December 31, 2022, in the cardiology departments of two university hospitals in Lomé. The records of patients hospitalized for cardiothyrosis based on clinical, echocardiographic and biological (hormonal dosages) arguments were included.

Results: Fifty-nine cases were collected from a total of 4239 patients (prevalence = 1.4%). The mean age was 51.4 ± 16.2 years with a female predominance. Cardiothyrosis was revealed by supraventricular tachycardia (80.1%) and/or heart failure (79.7%). Dilated cardiomyopathy (35.6%) and pulmonary arterial hypertension (69.5%) were the most frequent cardiac anomalies at echocardiography. Main etiologies were toxic multiheteronodular goiter (46.8%) and Graves' disease (29.8%). Carbimazole was the most commonly used synthetic antithyroid drug (88.1% cases), associated with conventional treatment for heart failure (diuretics, beta-blockers and ACE inhibitors/ARAII) and anticoagulants, mainly vitamin K antagonists. Surgical treatment was performed in 15.3% of patients. The immediate course was marked by a regression of symptoms with improvement in cardiac function in 91.5% of cases and an in-hospital death rate of 8.5%.

Conclusion: The prevalence of cardiothyrosis was relatively low, mostly affecting young female patients, with a low socioeconomic status, presenting with a supraventricular tachycardia and/or heart failure. The outcome with early and well-conducted treatment remains favorable, hence the need for awareness for early detection of any heart failure and arrhythmia in young people.

 

KEY WORDS
Cardiothyrosis, prevalence, diagnosis, treatment, outcome, Togo.

 

1. Centre hospitalier universitaire Campus, Lomé, Togo
2. Centre hospitalier universitaire de Kara, Kara, Togo
3. Centre hospitalier universitaire Sylvanus Olympio, Lomé, Togo

Adresse pour correspondance
Dr Komlavi YAYEHD. Maître de conférences agrégé de cardiologie. CHU Campus. 03BP30284, Lomé.

Tel : (+228) 91428155

Email :  This email address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it.  

 

INTRODUCTION:

 

La cardiothyréose est la complication cardiaque de l’hyperthyroïdie résultant de l’effet de l’excès des hormones thyroïdiennes sur le système cardiovasculaire [1]. L’hyperthyroïdie crée un état cardiovasculaire hyperdynamique en raison de l'augmentation de l’inotropisme et de la fréquence cardiaque et aussi de la chute marquée des résistances vasculaires systémiques [2-3]. Par ses multiples effets sur le système cardiovasculaire, l'hyperthyroïdie peut entraîner de graves complications cardiaques telles que l’insuffisance cardiaque, la cardiopathie ischémique, les troubles du rythme ou de conduction [3-4]. La cardiothyréose est associée à une morbidité et une mortalité plus élevées que les autres formes d'hyperthyroïdie [5]. La prévalence de la cardiothyréose chez les patients ayant une hyperthyroïdie est variable selon les régions. Elle serait de l’ordre de 0,8% à 1,3% dans les pays développés [6]. Mais cette prévalence semble plus élevée et très variable dans les pays en voie de développement comme en témoignent les résultats des études Africaines suivantes : jusqu’à 70% de manifestations cardiovasculaires chez les patients atteints de la maladie de Basedow dans le service de médecine interne à l'hôpital Aristide Le Dantec au Sénégal [7] ; 14% de prévalence de la cardiothyréose chez les patients suivi pour hyperthyroïdie dans le service d’endocrinologie à Cotonou (Benin) [8] ou encore 33% d’atteintes cardiaques dans le service de médecine interne à Bobo Dioulasso au Burkina Faso [9]. Au Togo une étude réalisée dans un service de cardiologie rapporte que la cardiothyréose était la cause de l’insuffisance cardiaque dans 3% des cas [10]. Malheureusement de nos jours, aucune étude sur le plan national n’a porté de façon spécifique sur la cardiothyréose. D’où l’intérêt de cette étude qui avait pour objectif général d’étudier les aspects épidémiocliniques, thérapeutiques et évolutifs de la cardiothyréose dans les deux centres hospitaliers universitaires (CHU) de la ville de Lomé.

 

MATERIELS ET MÉTHODE

 

Cadre d’étude
Cette étude a été réalisée dans les services de cardiologie du CHU Sylvanus Olympio et du CHU Campus, tous deux situés dans la ville de Lomé, capitale du Togo. Dans ces deux services les patients sont pris en charge par les médecins cardiologues qui prennent des avis chez leurs collègues d’autres spécialités, si nécessaire.

Type et période d’étude
Il s’est agi d’une étude transversale descriptive prenant en compte les dossiers des patients hospitalisés du 1er janvier 2018 au 31 décembre 2022, soit une durée de cinq ans.

Population d’étude
Nous avons inclus tous les patients hospitalisés, âgés de 18 ans et plus, présentant une atteinte cardiaque (insuffisance cardiaque et/ou un trouble du rythme ou de la conduction) associés à des signes biologiques d’une hyperthyroïdie : thyréostimuline (TSH) basse avec les fractions de la triiodothyronine (FT3) et la thyroxine (FT4) élevées.
Ont été exclus de cette étude, les dossiers avec des données manquantes susceptibles de modifier considérablement les paramètres d’évaluation.

Collecte des données
Les données ont été collectées de manière rétrospective sur une fiche d’enquête préétablie en consultant les dossiers d’hospitalisation et de suivi des patients en cardiologie puis en endocrinologie. Le questionnaire de la fiche d’enquête a été conçu après la revue de la littérature et avait permis de recenser les paramètres suivants :
- les données sociodémographiques: âge, sexe, résidence, profession, situation matrimoniale, niveau d’étude, et niveau socioéconomique ;

- les caractéristiques cliniques : antécédents cardiovasculaires ou comorbidités, signes fonctionnels, signes généraux et physiques ;
- les données paracliniques: électrocardiogramme (ECG), radiographie du thorax, échographie Döppler cardiaque et cervicale ainsi que les analyses biologiques;
- les caractéristiques thérapeutiques : traitement de l’hyperthyroïdie et des complications cardiaques ;
- l’évolution : en hospitalisation, puis un an après l’hospitalisation.

Définitions opérationnelles
- Le niveau socio-économique était considéré élevé pour les patients ayant un revenu mensuel supérieur ou égal à cinq fois le SMIG (SMIG = 62 500 F CFA au Togo), moyen pour les patients dont le revenu mensuel est compris entre deux et cinq fois le SMIG et enfin le niveau bas pour les patients ayant un revenu mensuel inférieur à deux fois le SMIG.
- L’insuffisance cardiaque globale est un syndrome clinique caractérisé la présence de signes de l’insuffisance cardiaque gauche (tels que dyspnée d’effort, orthopnée, toux d’effort et râles crépitants pulmonaires bilatéraux) associés aux signes d’insuffisance cardiaque droite (tels que les oedèmes des membres inférieurs, l’hépatomégalie congestive, la turgescence spontanée des jugulaires et reflux hépatojugulaire, parfois ascite).
- L’insuffisance cardiaque droite isolée est un syndrome clinique qui comporte des signes suivants : oedèmes des membres inférieurs, hépatomégalie congestive, la turgescence spontanée des jugulaires et reflux hépatojugulaire, parfois ascite.
- La cardiomyopathie dilatée était définie par une dilatation du ventricule gauche (diamètre télédiastolique ventriculaire gauche (DTDVG) > 59 mm chez l’homme et 53 mm chez la femme) avec une baisse de la fraction d’éjection ventriculaire gauche < 50% [11].
- L’hypertension artérielle pulmo-naire (HTAP) était considérée pour une
pression artérielle pulmonaire systolique (PAPS) supérieure à 35 mmHg mesurée à partir du flux d’insuffisance tricuspidienne ajouté à la pression dans l’oreillette droite [12].
- Le débit cardiaque était dit élevé s’il était supérieur à 8 L/min ou un index cardiaque supérieur à 4 L/min/m² ; il était bas quand il est inférieur à 3 L/min ou un index cardiaque supérieur à 2,5 L/min/m².
- L’anémie était définie par un taux d’hémoglobine inférieur à 12 g/dl chez l’homme et à 11 g/dl chez la femme selon les normes du laboratoire.
- La leucopénie était considérée pour un taux de leucocytes inférieur à 4000 globules blancs par millimètre cube et l’hyperleucocytose un taux de leucocytes supérieur à 10 000 globules blancs par millimètre cube.
- La thrombopénie désignait un taux de plaquettes inférieur à 150 000 éléments par millimètre cube.
- L’hypocholestérolémie correspondait à un taux de cholestérol total supérieur à 2 g/l.
- L’hyponatrémie était définie par une natrémie inférieure à 135 mmol/l et l’hypokaliémie par un taux de potassium sanguin inférieur à 3,5 mmol/l.
- Le diagnostic de l’hyperthyroïdie était confirmé par le dosage du bilan thyroïdien : le TSH < 0,4 μUI/l, la fraction libre de T4 > 17 pmol/l et/ou la fraction libre de T3 > 9 pmol/l selon les normes du laboratoire d’immuno-sérologie des deux centres d’étude.

Analyse statistique
Il s’agit d’une analyse statistique descriptive. Les variables qualitatives étaient présentées sous forme d’effectifs suivis de pourcentages, et les variables quantitatives sous forme de moyennes ± écarts types. Les données ont été analysées à l’aide du logiciel EPI INFO version 7.2.1.0.

 

 

RESULTATS

Caractéristiques sociodémographiques
Nous avons enregistré 59 cas de cardiothyréose sur 4239 patients hospitalisés dans les deux centres d’étude, soit une prévalence hospitalière de 1,4%. L’âge moyen des patients était de 51,4 ± 16,2 ans avec des extrêmes de 19 et 88 ans. L’âge moyen pour les hommes était de 63,4 ± 13,3 ans et celui des femmes était de 48 ± 15,4 ans (p = 0,002). On notait une prédominance féminine (46 femmes et 13 hommes soit un sex ratio M/F de 0,47). Le tableau 1 résume l’ensemble des caractéristiques sociodémographiques.

Paramètres cliniques
L’hyperthyroïdie a été diagnostiquée et suivie chez 7 patients (11,8%). Les signes fonctionnels étaient dominés par l’asthénie (98,3%), les palpitations (89,8%) et la dyspnée (86,4%) avec 41,2% de dyspnée stade IV de la NYHA. L’altération de l’état général était retrouvée chez 49 patients (83%) et l’hypertension artérielle chez 23 patients (39%). Elle était systolo-diastolique chez 10 patients, systolique chez 10 patients et diastolique chez 3 patients. L’indice de masse corporelle (IMC) moyen était de 21,6 ± 4,2 Kg/m² (extrêmes : 15,8 et 40). Il y avait 79,7% des patients (47 cas) qui présentaient les signes d’insuffisance cardiaque et 81,4% (48 patients) d’arythmie cardiaque auscultatoire. Sur le plan extracardiaque, on notait une exophtalmie chez 34 (57,6%) patients et un goitre chez 33 (56%) patients. L’ensemble de ces signes cliniques sont résumés dans le tableau 2.

Caractéristiques paracliniques
Sur le plan électrique la fibrillation atriale était l’anomalie la plus retrouvée dans 79,7% des cas (47 patients). A l’échographie Döppler cardiaque, 21 patients (35,6%) avaient une cardiomyopathie dilatée. La fraction d’éjection moyenne du ventricule gauche chez les patients ayant une cardiomyopathie dilatée était de 34 ± 8% avec des extrêmes de 20% et 46%. Quatre-vingt-dix pourcents des patients avaient une dilation cavitaire. Les résultats de ces examens morphologiques sont résumés dans le tableau 3.

Bilan biologique
Les hormones thyroïdiennes (TSH, FT3, FT4) étaient dosées chez tous les patients. La TSH était basse chez tous les patients avec une moyenne de 0,024 ± 0,02 μUI/ml. L’anémie était retrouvée dans 62,7% (37 patients). L’ensemble des résultats biologiques est regroupé dans le tableau 4.
Au regard des caractéristiques cliniques et paracliniques, la cardiothyréose se présentait sous la forme d’une insuffisance cardiaque isolée chez 10 (17%) patients, d’une tachycardie supraventriculaire (fibrillation atriale ou flutter atrial) isolée chez 12 (20,3%) patients et d’une association insuffisance cardiaque + tachycardie supraventriculaire chez 37 (62,7%) patients.

Données thérapeutiques et évolutives
Tous les patients ont bénéficié du traitement médical à base des antithyroïdiens de synthèse. La chirurgie thyroïdienne a été réalisée chez 9 (15,3%) patients. Aucune irathérapie n’avait été effectuée. La prise en charge de l’état de choc était faite par la dobutamine chez 3 patients (5,1%). La durée moyenne d’hospitalisation était de 10 ± 4 jours (extrêmes de 3 et 21 jours). Le tableau 5 résume les données de la prise en charge et de l’évolution.

 

 

DISCUSSION

Cette étude à caractère descriptif que nous avions menée dans les deux plus grands services de cardiologie du Togo sur les cas de cardiothyréose a permis de ressortir les caractéristiques épidémiocliniques, thérapeutiques et évolutifs de cette affection dans notre pays. La prévalence hospitalière de la cardiothyréose était de 1,4%. Dans la littérature africaine, les données concernant la prévalence de cette affection varient beaucoup.

Ainsi notre prévalence était presque similaire à celle de Niakara et al. au Burkina Faso qui ont rapporté une fréquence de 1,7% de cardiothyréose dans un service de cardiologie à Ouagadougou [13]. D’autres auteurs ont rapporté des prévalences plus élevées: c’est le cas d’El Hattaoui et al. au Maroc et de Yaméogo et al. au Burkina Faso qui ont respectivement rapporté une prévalence de 16% et 33% [14, 15]. D’autres auteurs encore ont trouvé des prévalences plus basses que la nôtre à l’instar de Bivigou et al. au Gabon qui ont rapporté 0,72% de prévalence de la cardiothyréose sur l’ensemble des hospitalisations dans le service de cardiologie à Libreville [16]. Cette variation importante de la prévalence de cette maladie est en rapport avec le site ou le service dans lequel l’étude est réalisée selon que le service est plus ou moins spécialisé ou non dans la prise en charge de cette affection. L’âge moyen des patients dans notre étude (51,4 ± 16,2 ans) se retrouve dans la même fourchette rapportée par les autres auteurs sur le continent africain confirmant ainsi la jeunesse de la population africaine comparativement aux autres parties de la planète. Cette population qui est relativement jeune pouvait aussi témoigner de la rapidité de survenue des complications cardiaques lorsque l’hyperthyroïdie n’est pas correctement prise en charge. La prédominance féminine a été toujours rapportée dans toutes les études portant sur la cardiothyréose et ceci à cause de la prédominance de l’hyperthyroïdie chez les femmes [17].
Dans notre étude la symptomatologie clinique était dominée sur le plan cardiaque par les palpitations et la dyspnée et sur le plan général par l’asthénie et l’amaigrissement dans des proportions élevées. On retrouve dans la plupart des études que la symptomatologie est dominée par les mêmes signes qui sont dus aux effets toxiques de l’excès des hormones thyroïdiennes sur les différents organes [16,18-19]. La présence de ces signes témoigne du stade avancé de la maladie avec des complications cardiaques qui aggravent le pronostic du patient. Ceci témoigne une fois encore du retard dans la prise en charge des patients sur le continent africain. Dans notre étude, la cardiothyréose était plus représentée par les anomalies électriques et le tableau d’insuffisance cardiaque retrouvés dans respectivement 81% et 79% des cas. Le même constat est fait par d’autres auteurs concernant les formes d’expression de la cardiothyréose qui se manifeste le plus souvent par les troubles du rythme et l’insuffisance cardiaque [15, 20]. L’insuffisance coronarienne est souvent sous diagnostiquée et donc sous-estimée chez les patients souffrant d’une cardiothyréose dans la plupart des études en Afrique subsaharienne à cause de l’insuffisance du plateau technique pour la réalisation des examens paracliniques nécessaires pour le diagnostic des cardiopathies ischémiques. L’atteinte lésionnelle au niveau cardiaque était dominée par la dilatation des cavités cardiaques avec dysfonction ventriculaire et l’hypertension artérielle pulmonaire. De plus les troubles du rythme supraventriculaires à l’instar de la fibrillation et du flutter atriale sont très fréquents mais aussi variables selon les études. Ainsi nous avions retrouvé dans notre étude 79% de cas de fibrillation atriale ce qui est presque similaire au 75% de fibrillation atriale rapportés par Elleuch et al. en Tunisie [4]. Toutefois des taux plus bas de fibrillation atriale ont été rapportés par Bivigou et al. au Gabon et Diallo et al. au Mali qui ont trouvé des fréquences respectives de 32% et 34%. Dans les pays développés, la prévalence de la fibrillation atriale chez les patients ayant une hyperthyroïdie varie entre 16 et 60% et ce taux est souvent influencé par l’âge avancé des patients et aussi la présence d’une cardiopathie ischémique [21]. Contrairement aux troubles du rythme qui sont fréquents, les troubles conductifs sont plutôt rares pouvant se situer au niveau auriculoventriculaire ou intra ventriculaire [14, 22]. Ceci est confirmé dans notre étude par les quelques cas de bloc de branche sans aucun cas de bloc auriculoventriculaire.
Dans la prise en charge de l’hyperthyroïdie, les antithyroïdiens de synthèses sont prescrits pour diminuer la synthèse des hormones. La chirurgie n’intervient que pour certains cas et surtout après refroidissement de l’hyperthyroïdie par le traitement médical. On retrouve une grande similitude entre nos résultats et les données de la littérature en Afrique subsaharienne. Ainsi le traitement médical est majoritairement et presque exclusivement prescrit dans la plupart des services et la molécule la plus prescrite était du carbimazole [7, 8, 16]. Selon les recommandations internationales, le traitement étiologique de choix est l’irathérapie et ce traitement n’est utilisé dans aucune des études dans cette région d’Afrique. Ceci est la conséquence de l’insuffisance du plateau technique dans les pays en voie de développement ; contrairement à l’Europe et le Maghreb où cette technique thérapeutique est largement utilisée comme c’est le cas dans l’étude d’Elleuch et al. en Tunisie où jusqu’à 90% des patients bénéficiaient de ce traitement à base de l’iode radioactif [4]. Le traitement symptomatique de l’insuffisance cardiaque a été classique à base des diurétiques, des IEC ou ARAII et des bétabloquants (propranolol en première intention). Pour la prévention des complications thromboemboliques dont le risque est fortement majoré chez les patients en fibrillation atriale [6], les antivitamines K (AVK) étaient majoritairement prescrits dans 62% des cas contre seulement 5,1% de nouveaux anticoagulants oraux directs dans notre étude. L’utilisation prépondérante des AVK s’explique par leur accès facile en termes de coût et de disponibilité sur le marché nationale.
Dans notre étude, l’évolution intra hospitalière a été favorable dans 91,5% des cas (54 patients) après une durée d’hospitalisation moyenne de 10 jours. En général l’évolution sous traitement est favorable avec régression des symptômes comme c’est le cas dans les études de Ouattara et al. et de Diallo et al., qui ont rapporté respectivement 92% et 94% d’évolution favorable [23,18]. Les quelques cas de décès sont souvent dus aux comorbidités et parfois au stade avancé de la cardiothyréose à cause du retard diagnostic et l’indisponibilité des moyens financiers pour payer le traitement adéquat. Durant un an de suivi, 82% des patients survivant étaient passés en euthyroïdie et 88% des patients en défaillance cardiaque initialement avaient amélioré leur fonction contractile. Nos résultats sont similaires aux données de la littérature concernant la possibilité de récupération de la fonction systolique ventriculaire lors du traitement de la cardiothyréose [24]. Au regard de ces constats sur l’évolution favorable sous traitement, il est alors nécessaire de sensibiliser le monde médical sur le diagnostic précoce dès les premiers symptômes ce qui permettra la mise en route du traitement adéquat pour éviter la survenue des complications qui aggravent le pronostic. Il faudra également subventionner la prise en charge de cette maladie surtout pour les populations les plus défavorisées et équiper nos structures de moyens nécessaires pour la prise en charge adéquate de la cardiothyréose.

LIMITES
Cette étude présente des limites du fait de son caractère rétrospectif et de la petite taille de l’échantillon. De plus, la scintigraphie thyroïdienne, un examen spécifique pour le diagnostic étiologique de l’hyperthyroïdie, n’était pas disponible. En outre, tous les examens existants ont été payés par les patients eux-mêmes. Tout ceci pourrait avoir contribué à diminuer la taille de notre échantillon.

 

CONCLUSION

 

La prévalence de la cardiothyréose était relativement faible dans les services de cardiologie des hôpitaux universitaires de Lomé. Le profil des patients étaient généralement des femmes jeunes, peu scolarisées avec un niveau socioéconomique bas, présentant une tachycardie supraventriculaire et/ou une insuffisance cardiaque, dans un contexte d’hyperthyroïdie. L’évolution était globalement favorable avec une récupération de la fonction cardiaque chez la majorité des patients. Une prise en charge précoce et adaptée de cette affection pourrait améliorer le pronostic des patients d’où la nécessité d’une sensibilisation pour un diagnostic précoce de l’hyperthyroïdie et de la cardiothyréose.

 

 

 

 

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